Avril 2015

Eurêka, les médias! - Les sciences dans les médias

C’est dans le cadre de l’opération « Ouvrir mon quotidien » que les trois centres de ressources en éducation aux médias et le CSEM organisent régulièrement – avec l’AJP et les JFB – des journées « Profs relais ». Celles-ci sont en rapport direct avec des thématiques de la presse d’information. C’est ainsi qu’il s’est agi précédemment de Presse écrite, presse en ligne, de Statistiques dans la presse, ou encore de la Presse sportive.

 La journée organisée le 24 avril à Tihange avait comme sujet Les sciences dans la presse, un sujet assez difficile à aborder, tant pour le journaliste, que pour le lecteur grand public, ou pour nos élèves… Et la difficulté vient essentiellement du fait qu’au centre de l’information scientifique, il y a toute la problématique de la vulgarisation et de sa volonté de médiation des savoirs.

La médiation des savoirs scientifiques: définition et spécificités

  •  C’est Philippe Verhaegen, professeur à l’UCL, qui avait été choisi pour en traiter. Un exposé très dense, situant le problème des rapports entre l’info et la com et dégageant enjeux et perspectives. 

En guise d’introduction à son propos, il rappelle que la médiation d’un savoir commence dès que ce savoir vient se positionner entre le sujet et son environnement. Et ce(s) savoir(s) se constitue(nt) au fur et à mesure de la prise de distance par rapport à cet environnement, offrant des représentations plus ou moins construites.

Philippe Verhaegen, professeur à l’UCL,

 Trois autres rappels à prendre en compte : la médiatisation repose bien sur le concept de médiation, les savoirs peuvent s’exprimer – ou se médiatiser – en empruntant des modes très différents, les savoirs peuvent être tantôt implicites et informels, tantôt formels et même très formels.

La vulgarisation est basée sur une pratique de médiation et de médiatisation. Et pour comprendre et nuancer ce concept, il faut avoir en permanence à l’esprit le tripode : savoirs (connaissances, sciences ?) – communication (langages, dispositifs, médias) – rapports sociaux (échanges et interactions). Ce triangle forme le cœur de la problématique de la vulgarisation.

Si, dans un premier temps, on s’attache à la relation entre communication et savoir, que peut-on remarquer ? D’abord, on s’aperçoit que le savoir existe indépendamment des moyens de communication qui l’expriment, qu’il est donc autonome, mais aussi que le savoir peut être construit par les moyens de communication qui y font référence. Ensuite, on sait que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, mais une adéquation au contexte est essentielle ; par conséquent, ce qui se conçoit bien doit s’énoncer en fonction des personnes auxquelles on s’adresse, de leur origine socio-culturelle, de leur tranche d’âge, etc. Il faut aussi prendre conscience que la science tend à privilégier le langage verbal, mais que, dans la communication scientifique, il est important de diversifier les modes de formulation.

Communiquer, c’est bien transmettre un message, mais aussi mettre à disposition des informations, créer une relation, produire des effets cognitifs. Enfin, précisément, on peut s’interroger sur cette situation paradoxale de la communication scientifique qui sans cesse oscille entre deux pôles : créer l’autonomie du destinataire mais aussi tenir compte de sa dépendance à l’égard de l’info. Mais ceci évidemment est également vrai pour la pratique médiatique ou la relation pédagogique…

Dans un deuxième temps, le professeur Verhaegen se focalise sur la vulgarisation elle-même et les interactions qu’elle suscite tôt ou tard, interactions inhérentes à toute communication. Il y a bien une différence fondamentale entre un expert qui transmet les résultats de sa recherche – généralement par écrit – à d’autres experts, et un expert vulgarisateur qui reformule son message – avec images, sons et langages communicationnels – pour un destinataire non-expert. Et la transmission entre pairs n’a pas toujours admis facilement que cette transmission « savante » s’ouvre aux stratégies de la vulgarisation ou simplement de la communication.

Dans un troisième temps, l’exposé porte sur le savoir lui-même et des variantes telles que science ou connaissance. Il y a ici un ensemble de critères de légitimation à prendre en compte. Le critère de la pertinence est important, tout comme celui de la vérité, ou encore celui de la culture et de l’opinion publique. Ces critères doivent être considérés dans les différents types de discours que l’on va tenir. Où se situe la vulgarisation par rapport à chacun de ces critères ? Il importe de pouvoir les hiérarchiser et les moduler à bon escient. On perçoit dans cette nécessité toute la responsabilité du vulgarisateur avec la reformulation qu’il va choisir.

Dans un quatrième temps, l’intervenant s’interroge sur les fonctions sociales représentées par la science. Son omniprésence dans notre environnement, sa force de production, la référence ultime qu’elle représente en termes de vérité… Mais ce qui importe aujourd’hui, c’est peut-être plus une information sur le savoir de l’autre qu’une information sur tous les savoirs.

Un exposé brillant, par sa rigueur et sa dynamique communicationnelle. Verhaegen est un vulgarisateur de haut vol ! Une session questions/réponses s’ensuit. On y évoque aussi bien les enjeux économiques dans les rapports sociaux, l’image des sciences dans les médias, qui entre dans l’inconscient collectif, une forme d’inaccessibilité du langage scientifique pour bon nombre de nos élèves victimes d’un appauvrissement généralisé du langage, l’équilibre difficile à atteindre entre le relationnel, le cognitif et l’informatif.

Le traitement médiatique des sciences : le dilemme de la vulgarisation

  • Christian Du Brulle succède à Verhaegen et prend le relais. Du Brulle a consacré quinze ans de sa carrière à piloter la page Sciences et Santé au « Soir », puis fatigué de rester un « journaliste assis », il est reparti vers le terrain de l’info scientifique en créant son quotidien scientifique sur le Net, « dailyscience.be », un nouveau média de vulgarisation recentré sur la recherche scientifique en Belgique, avec un article informatif chaque jour sur un site accessible à tous gratuitement, sans publicité et en français.
    dailyscience.be

Le public auquel Du Brulle entend s’adresser quotidiennement est très large. Il veut prioritairement toucher les jeunes en fin d’humanités en leur parlant de la diversification de la recherche et de l’émerveillement qu’elle peut susciter. Mais « Daily Science.be » s’adresse aussi aux recteurs et professeurs d’université avec les impacts sociétaux, économiques et politiques que la recherche peut avoir. Et puis, il y a aussi le public des curieux…

Le choix des sujets se fait en rapport étroit avec le terrain, en rencontrant l’interlocuteur et surtout en ne se limitant pas aux communiqués de presse, une telle attitude implique une veille quotidienne.

Un mot du modèle économique de son site. Il vit grâce à des mécènes institutionnels comme le FNRS, l’Académie Royale, la Région wallonne, certaines fédérations d’entreprises. Dans ce modèle, il importe de pratiquer la gratuité.

Du Brulle, on le sent immédiatement, est un passionné et son dispositif avec ses hyperliens permet au journaliste plusieurs niveaux de commentaires par rapport aux savoirs concernés. Son rôle de « passeur d’information » est fondamental.

Les représentations des sciences et des scientifiques dans les médias

Après le professeur d’université et son très bel exposé théorique, après ce journaliste en étroite interaction avec son public, voici deux pédagogues de terrain, Sabine Daro, professeur de sciences à l’HELMO (Liège) et Isabelle Colin, directrice pédagogique du CAV Liège. Ces deux collègues nous viennent avec des exemples très concrets d’infos scientifiques, en se posant les questions-clés : qui ? dit quoi ? à qui ? comment ? et pourquoi ?

Sabine Daro, professeur de sciences à l’HELMO (Liège) et Isabelle Colin, directrice pédagogique du CAV Liège

On va donc partir d’une situation-problème de message médiatique avec le double regard de l’éducation aux et par les médias, en ayant à l’esprit la double nécessité, celle d’identifier et d’évaluer la valeur du contenu, celle de calibrer le message pour qu’il touche son public.

Nos deux collègues vont appliquer leur analyse à la publicité, à des messages de prévention et à des manuels scolaires. On en revient ici aux fondamentaux de l’éducation aux médias, de quoi mettre un peu de baume au cœur de certains. On refait de l’analyse d’image en voyant comment la formulation du message peut éventuellement faire barrière à l’accès au sens. On remet ainsi sur le métier des notions comme implicite/connotatif et explicite/dénotatif. On s’oblige à se focaliser sur ce que l’on voit (signes, couleurs,…), sur l’info contenue et les représentations de la réalité, sur notre lecture interprétative qui vient renforcer, modifier,… le message.

Les exemples sont puisés dans l’univers de la santé. Et l’on s’interroge ainsi sur la variété des perceptions et des lectures en fonction des tranches d’âge, sur la conceptualisation, aidée ou freinée par des « gadgets » (comme ces fenêtres qui s’ouvrent dans une page, ces bandelettes qu’il faut faire glisser pour mettre en regard deux dessins, etc.), sur des procédés de « zoom » ou de co-habitation d’un gros plan et d’un plan d’ensemble, etc. Les stratégies fonctionnent certes – et le produit se vend mieux – mais tout ceci aide-t-il l’enfant à mieux comprendre ? en lui proposant une forme d’interactivité (chère à Internet). Même questionnement sur la signification de flèches, de coupes, d’encadrés de couleur, qui foisonnent habituellement dans la communication scientifique pour public jeune.

 Mise en garde contre des représentations erronées, souvent dues au mélange des genres – documentaire et narratif, par exemple – à des schémas qui n’ont aucun rapport pertinent avec la réalité, à des figures de style et autres procédés qui détournent l’accès au contenu. Il en est de même pour ces formulations complexes ou ces stratégies qui font appel à la métaphore. Attention aussi aux croyances qui peuvent accompagner une forme de communication scientifique qui « enrobe » d’info certaines notions « délicates ».

Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de s’armer de l’une ou de l’autre grille d’analyse, surtout lorsque l’on travaille avec des spots publicitaires en rapport avec les choses de la santé ou même si l’on fait référence à une info du JT ou à des revues – comme « Tremplin » et autres – qui ont trop souvent tendance à confondre spectaculaire et réflexif, à céder au stéréotype ou à la caricature.

Il y a, en tout cas, d’autres images de la science à construire et peut-être et surtout une expérimentation hypothético-déductive à mettre en œuvre qui doit conduire à une réflexion essentielle sur la philosophie des sciences.

Table ronde : les pédagogies face aux pratiques journalistiques

  • Enfin, une Table Ronde propose un ensemble de regards croisés journalistes/enseignants sur la problématique de la vulgarisation. Elle réunit Nicole Malengreau, attachée aux Jeunesses scientifiques et formatrice à la FCC, Laurence Dardenne, journaliste à « La Libre Belgique » et spécialiste des articles « Santé », Gérald Ernst, professeur à l’AR de Welkenraedt, Isabelle Colin et Sabine Daro, qui sont intervenues précédemment. C’est Jean-François Dumont, de l’AJP, qui organise le débat. Un ensemble de questions sont abordées, en interaction avec la salle, telles que le statut de l’ « image scientifique », la question des ressources possibles, l’exploitation d’un article de presse en classe, la recherche documentaire dans le domaine des sciences, l’apport d’une presse spécialisée à la presse généraliste, l’importance de l’interdisciplinarité pour que la science soit intégrée, par exemple, à des textes d’apprentissage de la lecture, l’intégration aussi de la dimension économique ou politique à la communication scientifique,… La thématique, en tout cas, semble inépuisable et suscite pas mal d’intérêt parmi les participants.
une Table Ronde propose un ensemble de regards croisés journalistes/enseignants

 Conclusion  

  • Sophie Lapy (ACMJ) clôture cette journée en évoquant des outils pédagogiques susceptibles d’aider l’enseignant dans sa tâche.

Une initiative de qualité que cette journée destinée aux « profs-relais », riche en contenu exploitable avec les élèves, riche aussi en questionnement méthodologique par tout qui veut être « passeur » dans ce domaine.

Texte: Michel Clarembeaux - photos: Philippe Delmotte


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